Blandine l'irrésistible.
(Episode pilote)
Après l'immanquable douche chaude, le petit déjeuné aux incomptables tranches de pain de mie grillées, recouvertes de confiture de fraises, trempées dans le chocolat au lait froid, Blandine est prête pour affronter cette nouvelle journée. Et quelle journée ! Eh bien une journée qui commence une nouvelle fois avec un réseau de tramway perturbé mais qu'importe, Blandine râlera juste une fois de plus : « Et voilà je vais être en retard, pour une fois que je pars plus tard pour ne pas être trop en avance, il faut qu'un tram rentre dans une voiture ! » Mais Blandine râle en silence car elle ne connaît pas les autres passagers, bien qu'elle aimerait connaître le petit nom de l'homme en face d'elle. « C'est toujours ça de gagner, se dit-elle, je peux profiter plus longtemps du charme qui émane de ce passager, rroh, Yann ne serait pas content. » Soudain l'homme lève le nez du 20 minutes : « Vite, vite, il me faut un petit sourire sympa et embarrassé pour faire comme si je n'avais pas vu qu'il était là. Ouf, j'ai réussi. Craquant, vraiment », pense-t-elle.
Et voilà, vingt minutes de retard, enfin disons vingt-cinq car il lui reste encore à entrer dans un des ascenseurs de la maison d'édition, tous pris d'assaut par les autres victimes du tramway. Mais comme il faut toujours re-la-ti-vi-ser, Blandine préfère penser à la conversation qu'elle a eue avec le 20 minutes-man. A la une, l'article sur la décision du gouvernement à interdire complètement la consommation de tabac, en tout lieu, à toute heure, faisait sourire Blandine qui se tordait le cou pour déchiffrer quelques phrases de l'article que tenait son voisin d'en face. Ce dernier, qui l'avait vite remarqué, l'avait regardé amusé et lui avait lancé : « Ils ont de l'espoir.
- Oui ! Mais au moins c'est radical et c'est pour le bien de tous. Les fumeurs seront en meilleure santé et leur porte-monnaie aussi ; et les non-fumeurs ne seront plus dérangés.
- Oui sauf que c'est impossible d'appliquer une loi pareille. »
Puis, en attendant que le réseau se rétablisse ils se sont demandés comment les politiciens pourraient s'y prendre pour empêcher les gens de fumer.
Là c'est bon, Blandine est juste devant les portes de l'ascenseur, immanquablement elle y rentrera. Elle monte accompagnée d'Elise, la collègue avec qui elle traduit le roman d'un jeune auteur britannique. Trois hommes les suivent. Destination : cinquième étage. L'ascenseur s'élance, trébuche et s'arrête. « Oh ben non, se mit à râler Blandine, après le tramway, l'ascenseur, on ne veut pas que j'aille travailler aujourd'hui ? Il fallait me le dire, je serais volontiers restée sous la couette ! » Les quatre autres occupants sourient à l'unisson. L'homme au costume gris dit : « Moi, si j'avais su, j'aurais pris le temps de me garer correctement à l'école des enfants, ça m'aurait éviter une contravention.
- Ah c'est pas de chance ça, répond Blandine, pas du tout compatissante. Non mais c'est pas drôle là, il faudrait peut-être enclencher l'alarme qui est juste là. J'appuie ? demande-t-elle à son entourage.
- En tout cas c'est ce que font les acteurs dans les films, dit Elise accroc au petit écran.
- Oui sauf qu'en général l'alarme ne marche pas dans les films, rétorque Blandine.
- C'est vrai, ajoute l'homme au costume noir, mais ça ne marche pas parce qu'il n'y a plus d'électricité, alors que là, on a encore la lumière.
- Alors j'appuie. »
Blandine enfonce doucement le bouton et la lumière s'éteint brutalement.
- Oups, fait-elle. Eh bien voilà, on n'a plus d'électricité.
- Pfff, vous avez tout gagné vous !
- Oh mais calmez-vous Grincheux, j'ai mon portable magique, je vais appeler un beau pompier qui nous sortira de là avec ses collègues. Et puis, je vais prévenir mon patron aussi. »
« Clap », Blandine referme son téléphone, les pompiers arrivent, le patron va les accueillir. « Voilà, fait-elle, ils disent qu'ils vont arriver dans dix minutes, nous verrons bien, je vais surveiller l'heure. Bon, en attendant, si on chantait. »
Avant même que l'un des passagers de la boîte en métal ne réponde, ou ne réagisse, Blandine reprend : « Oh c'est pas grave, c'est moi qui vais chanter, j'aime autant. Allez, dites-moi ce que vous voulez entendre ?
- Du silence, répond l'homme au costume bleu marine, rebaptisé Grincheux par la jeune femme.
- Ah désolée je ne connais pas cette chanson, tac o taque-t-elle. Allez Elise, dis-moi, qu'est-ce que tu veux que je chante ?
- Euh, « L'Aigle noir » d'Edite Piaf, fait-elle enthousiaste.
- Trop bien, bon choix ! Alors, attends que je retrouve l'air... »
Blandine se remémore les paroles, les parle, les murmure, les chante doucement, incertaine, et finit par trouver l'air. Elle chante alors avec tout son souffle et toute sa voix, la chanson mythique. Après plusieurs strophes chantées, elle récolte les applaudissements de l'homme au costume gris, de celui au costume noir et d'Elise. Quant à Grincheux, il n'a qu'une grimace à offrir, mais dans le noir Blandine ne la voit pas, elle n'entend que les félicitations. L'homme à la contravention demande alors : « Est-ce que vous pouvez nous chanter « Au soleil » de Jenifer, à défaut d'avoir de la lumière ?
- Oh ma chanteuse préférée, ah ça oui, je peux vous la chanter du début jusqu'à la fin même !
- Oh misère, ronchonne Grincheux.
- Je pensais bien que ça allait vous plaire, glisse-t-elle. »
Et voilà Blandine en train de chanter « Au soleil » en son entier. Les applaudissements se font plus sonores et encore plus enthousiastes jusqu'à ce qu'une voix finisse par les interrompre : « Eh bien il y a de la joie par ici. Ca change des angoisses des claustrophobes. » Aussitôt l'interprète a le réflexe de répondre en chanson : « Y a d'la joie...
- Oui enfin ne bougez pas trop non plus dans l'ascenseur, on ne sait pas trop dans quel état il est.
- Vous êtes le pompier ? demande la jeune femme.
- Oui, avec quelques collègues.
- Dites donc, vous avez dépassé les dix minutes pour venir.
- A non madame...
- Mademoiselle !
- Très bien, Mademoiselle... nous sommes arrivés au bout de dix minutes à l'entrée de l'immeuble. Il nous fallait ensuite arriver au bon étage.
- Mouais, bon d'accord. Et, qu'est-ce qu'on doit faire là ?
- Vous taire, aboie Grincheux.
- Mais soyez plus polis, enfin, grâce à cette demoiselle on a passé un bon moment, rétorque l'homme à la contravention.
- Parlez pour vous, est la réponse.
- Bon écoutez-moi, fait le pompier, je vais vous demander de rester où vous êtes, de ne pas bouger, de ne pas changer de place pour ne pas courir le moindre de risque. Vous allez sentir bouger l'ascenseur mais ne craignez rien, c'est nous qui le ferons bouger. Vous êtes entre deux étages. »
Tout le monde obéit, plus personne ne bouge, aucune langue ne frétille, même pas celle de Blandine. Tous sont attentifs au moindre grincement, à la moindre secousse. Bientôt, le pompier revient et les informe : « Bien, euh, en fait on ne peut pas faire bouger l'ascenseur. On l'a sécurisé, pour être sûr qu'il ne se détache pas. Maintenant on va ouvrir les portes et vous allez devoir vous glisser dans l'espace qu'il y aura entre le haut des portes et le sol de l'étage. Voilà, donc attention aux oreilles ça va faire du bruit. » Dès les premiers coups de marteaux, ou que sais-je encore, Blandine se protège les oreilles, et dès qu'elle perçoit un certain rythme dans les coups donnés, elle le suit par des hochements de tête.
L'ouverture est maintenant assez large mais étroite en hauteur. « Alors ça va bien là dedans ? Elle est où la chanteuse ? entonne le secouriste.
- Sous votre nez mon cher, réagit aussitôt Blandine.
- Enchanté « Mademoiselle », fit-il tout sourire. Ca vous dit de sortir maintenant ?
- Ouep ! » La jeune femme regarde rapidement sa collègue. « Mais je crois qu'il vaut mieux faire sortir Elise d'abord, elle n'a pas dit un mot depuis votre arrivée. Elise ? Allez viens, prends la main du pompier, il va te faire sortir de là.
L'homme attrape fermement les bras d'Elise, Blandine aidée de l'homme à la contravention, la soulève par la taille et en deux temps et ces trois mouvements, la collègue est sortie de l'ascenseur. C'est ensuite au tour de Blandine qui est soulevée par l'homme à la contravention et l'homme au costume noir. « Ah c'est quand même mieux quand il y a de la lumière et de l'espace ! fait-elle une fois les pieds posés sur un sol plus ferme. Moi de même, Monsieur le pompier, enchantée » ajoute-t-elle en serrant la main de son sauveteur, sans oublier de lui sourire largement. Puis elle se penche et lui chuchote à l'oreille : « Faites sortir en dernier le gars au fond de l'ascenseur qui porte un costume bleu marine, il a été odieux avec moi » Les deux personnes s'échangent un regard complice. Grincheux sort le dernier de l'ascenseur. Comme personne ne peut le soulever, les pompiers ont un peu plus de mal à le faire sortir. Les efforts de Grincheux sont tels, que son visage se crispe en une grimace que Blandine n'avait encore jamais vue. Elle éclate alors de rire. Une fois hors de la boîte métallique, il ronchonne de plus belle. La jeune femme se contente de glousser, discrètement, autant que possible.
Les cinq compagnons en cercle, entourés des pompiers, se sourient. Malgré tout, cette mésaventure n'était pas désagréable. Ces personnes s'étaient sûrement croisées plusieurs fois dans l'immeuble ou dans le tramway sans se connaître. Désormais elles se reconnaîtront.
« Bon eh bien, je vois que vous allez bien mesdemoiselles, fait le patron de Blandine et d'Elise, vous allez donc pouvoir rejoindre votre bureau ! »
Avec une légère grimace et un haussement d'épaule, la première jeune femme tourne les talons et commence à traîner les pieds vers sa journée de travail, lorsqu'il continue : « En plus vous allez pouvoir commencer votre entretien avec Monsieur Grinchouard dès maintenant, à moins que vous ne l'ayez déjà fait dans l'ascenseur. »
Par intuition, l'air craintif, Blandine se tourne vers l'homme au costume bleu marine. Pas de doute, c'est lui son rendez-vous, c'est lui que le patron désigne. « Grincheux, Grinchouard, je n'étais pas loin », se dit-elle.
C.R Papillonne
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