Blandine l'Irrésistible
Episode 4
« La roue tourne toujours. »
« Bonjour Mademoiselle Blandine ! Ah si vous saviez combien vous nous avez manqué !
- Ah oui, combien ?
- En tout cas à moi, vous m'avez manqué grand comme ça, le réceptionniste
ouvre grand les bras pour illustrer ses dires.
- Ah mon p'tit Baptiste vous êtes adorable. Ca me fait chaud au cœur ce que vous me dîtes là, approchez-vous que je vous fasse la bise. La jeune
femme se presse contre le comptoir pour également s'approcher et coller amicalement ses lèvres sur la joue du réceptionniste qui s'empourpre soudain.
- Vous avez passé de bonnes vacances ? demande-t-il.
- Oh ne m'en parlez pas ! Le paradis sur terre. Détente et remise en forme. Comment dire... je me sens à la fois détendue, et pleine
d'énergie.
Comme toujours se dit Baptiste.
Bon eh bien c'est pas tout, il faut que j'aille rendre mes collègues verts de jalousie. Bonne journée mon p'tit Baptiste !
- Merci Mademoiselle Blandine. Amusez-vous bien. »
La jeune femme répond par un clin d'œil et repart, d'un pas léger, comme si elle marchait sur des nuages. Le moral, l'envie, la motivation gonflés à bloc, ses vacances lui ont été plus que
bénéfiques. Passer dix jours au Club Med à tester la formule « Efforts-Détente » avec son Loulou lui a fait un bien fou. Bien loin de s'agir de sport de chambre (bien que chacun fasse
comme il le souhaite, et bien qu'ils aient fait comme ils le souhaitaient (aucun autre détail ne sera dévoilé), les vacanciers alternent entre soin du corps et sport, et inversement. En réalité,
Blandine était tentée de prendre seulement l'option soins, mais la culpabilité jamais très loin et les petites pommes d'amour de l'hiver ayant pris place, l'ex vacancière avait finalement préféré
déloger les belles demoiselles. Avec l'aide des nutritionnistes sur place, celles-ci se sont effectivement faites oublier.
La jeune femme presse le pas pour rejoindre plus vite le bureau spécialement réaménagé et partagé avec Elise, pour co-traduire le dernier roman, trop difficile pour se le coltiner seule, de
l'auteur-ermite australien. Elle ne presse pas le pas pour se remettre au travail plus vite, mais pour raconter à Elise ses vacances dans les plus brefs délais. Pendant le trajet pour venir
jusqu'à Write&Love elle a d'ailleurs réfléchi à un résumé, qui n'en n'est pas un, pour être sûre de bien tout lui dire et dans le bon ordre. Le sourire aux lèvres et prête à entonner
un chaleureux « Bonjour ma Choupinette ! », Blandine ouvre la porte avec entrain et, ô déception, souhaite, en fait, bien le bonjour à un fauteuil vide. Fort déçue, elle s'approche du
bureau de sa collègue, comme s'il allait lui confier le pourquoi du comment de son absence. Restant sans réponse, elle pose son sac, allume l'ordinateur et s'assoie, les questions se
bousculant : « Où est-elle ? Elle ne m'aime plus ? Elle m'a lâché ? Elle veut me punir de mon absence en partant à son tour ? Elle s'est cassée une jambe ? Elle
est tombée dans les escaliers ? Elle s'est faite écraser par un pauvre idiot voulant prouver qu'il était capable de faire des conneries ? Elle s'est mariée et est partie en voyage de
noces sans ne m'avoir rien dit, ni même nommé demoiselle d'honneur ? » Reste à savoir qu'elle éventualité l'attriste le plus...
Une fine silhouette accidentée d'implants mammaires interrompt les réflexions de la fraîche revenante : « Quoi tu ne t'es pas encore remise au travail ?
- Quoi t'es devenue patronne pendant que je n'étais pas là pour dissuader Bigtoss de faire de grosse bourde ? tac o taque Blandine.
La plantureuse blonde se renfrogne et se tait constatant la nouvelle forme de sa concurrente.
Au fait, bonjour Héloïse fit-elle mielleuse, rappelant les bonnes manières. Tu vas bien ? Non la réponse ne m'intéresse pas. Dis moi plutôt si tu sais pourquoi Elise n'est pas là.
- Elle est en congé maladie, répond M. Bigtoss apparu dans l'encadrement de la porte. Bonjour Blandine, ajoute-t-il mielleux. Avez-vous passé de
bonnes vacances ?
- La réponse vous intéresse-t-elle ? Le patron acquiesce de la tête. Ce fut formidable, je regrette que mon bureau ne soit pas installé
là-bas. Qu'a donc Elise pour être arrêtée ?
- Je n'en sais trop rien, son médecin l'a arrêté en tout cas. Je pensais vous le demander en réalité, car je dois dire que son absence m'inquiète
un peu dans la mesure où elle se nourrit de travail. Et elle n'a jamais été absente sans prévenir avant. Même pendant ses vacances elle vient hanter la maison d'édition...
- Ah mais attendez, c'est qu'elle est absente depuis combien de temps ?
- Oh eh bien cela va faire trois jours.
- Rolala mais ça va nous faire un gros retard. M. Bigtoss prend sa respiration accompagné d'Héloïse. Je sais, les stoppe Blandine, j'y ai
contribué, ne vous fatiguez pas, je sais. La fautive, cherche dans le bureau d'Elise l'œuvre de l'auteur australien, leurs brouillons de traduction, le planning, ou encore le récapitulatif de ce
qui a été fait. Héloïse rejoint son bureau. Non. La machine à café, désespérée par la répartie fulgurante de sa concurrente.
- Si vous cherchez votre travail, il est chez Elise, elle a tout emporté en me promettant d'avancer chez elle.
- Mais je ne peux rien faire moi alors, fit Blandine mi-soulagée que la traduction ne soit pas restée en plan, mi-agacée par la désorganisation, et
le manque de matière.
- Comment ça, vous croyez que je vous laisserai ainsi, les bras ballants ? N'ayez crainte, vous allez épauler Héloïse jusqu'au retour de votre
collègue.
- Pardon ?
- Parfaitement, vous allez l'épauler. Je sais que ce n'est pas courant pour vous, enfin surtout si c'est pour aider votre rivale, mais soyez
gentille, donnez-lui un coup de main.
- Euh... Comment dire... Sauf le respect que je vous dois - Bigtoss douta un instant en avoir bénéficié une fois - il en est hors de question.
Votre chère et belle Héloïse a fait des pieds et des mains, et des coups bas, pour prendre en charge l'œuvre (et l'auteur) dont je rêvais m'occuper. Maintenant si elle ne peut pas assurer, tant
pis pour elle, ça la discrédite, et c'est tant mieux. Moi je sais que j'en aurais été capable, et ça n'aurait pas traîné. Et vous le savez aussi. Qu'elle se débrouille avec ses neurones
nicotinisés. (Il s'est avéré qu'il manquait quelques dents (de devant) au fabuleux auteur). Non, non, je vais plutôt aller voir Elise, et rapporter notre travail fait jusque là au bureau. Nous
nous sommes engagées, je suis sérieuse, je ne vais pas entreprendre autre chose.
Blandine prend ses affaires sur le champ et se dirige vers la sortie. Elle se retourne tout en avançant.
A bientôt Monsieur, fait-elle mielleuse.
- Eh bien, il faut que je prenne des vacances moi aussi... dit le patron, abasourdi. »
La jeune femme rejoint la station de tramway la plus proche et sort son arme fatale, ou plutôt l'une de ses armes fatales, son téléphone. Instrument par lequel elle émet et reçoit foule de
renseignements à une vitesse folle. Elle cherche donc le nom d'Elise dans son répertoire, le valide, et tombe bien évidemment sur le répondeur. Blandine se résigne alors à sacrifier les minutes
précieuses qu'elle réserve normalement à son Loulou pour appeler le meilleur ami d'Elise, très gentil mais vite assommant avec sa verve sans limite. Elle hésite un instant, fait une grimace
et prend sa respiration en même temps qu'elle presse le bouton validant le numéro de Marco.
« Marco au téléphono bonjourno !
Les yeux de Blandine glissent en direction du ciel, ses oreilles ne croyant pas à cette introduction.
- Saluto Marco c'est Blandino ! Elle est très spéciale ta nouvelle façon de parler dis donc. Euh bon, je n'ai pas trop de temps là, tu as des
nouvelles d'Elise, tu sais si elle va bien ?
- Olalah, qu'est-ce que j'en sais moi ?! Je me demande si elle ne boude pas, ce qu'il y a c'est que je ne sais pas pourquoi.
- Et ça ne t'inquiète pas ça ? Elle est en arrêt maladie.
- Ah bon ? Dingo !
- Oui, oui incroyablo, intervient Blandine. Bon ok, tu n'es pas plus avancé. Bon c'est pas grave de toute façon je vais chez elle.
- Hein hein, d'accord, je vous rejoindrai peut-être parce que ça m'inquiète maintenant tout ça.
- Entendu, alors à tout à l'heure peut-être. CiaO ! » Clap. Téléphone fermé, Blandine dans le tramway, portes closes, en avant toute chez
Elise.
Après cinq bonnes minutes passées à se défouler sur l'interphone, la malade daigne enfin répondre à sa collègue.
« Aaaah ! Coucou ma Choupinette ! C'est ta Blandinette préférée, adorée (etc,...), tu m'ouvres, il faut que je te raconte mes vacances, ça va te changer les idées.
- Mais non ce n'est pas conseillé je suis malade, je vais te contaminer, on se revoit bientôt, répond Elise en toussotant.
- Ah mais non, je me suis tapée Write&Love à chez toi en serre mobile, ne me dis pas que je l'ai fait pour rien. Allez, ouvre moi, il
faut qu'on se mette au point sur notre bouquin. Et quoique tu dises, tu n'échapperas pas à justifier ton absence. »
Convaincue de la véracité de ces paroles, et plus désespérée que jamais, Elise ouvre à Blandine et sur le chemin du retour pour son lit, elle en profite pour ouvrir une fenêtre. A peine la
couette rabattue sur elle, l'énergique jeune femme est déjà sur le seuil de la porte, elle entre. Elle pénètre doucement dans l'appartement attendant que ses yeux se fassent à l'obscurité. Une
fois ceux-ci remis de ce choc lumineux elle fait le constat d'une nouvelle forme de chaos. La vaisselle s'est amoncelée dans l'évier de la cuisine, un certain nombre de pots de yaourt plus ou
moins terminés jonchent la table. Dans le salon le clic-clac a été converti en lit. Au sol, manteau et chaussures gisent accompagnés de magazines et de bouquins ouverts. Sur le bureau Blandine
reconnaît le livre de l'ermite australien parmi des pages de texte traduit. Le plus étonnant est la vision de l'ordinateur portable de sa collègue ouvert par terre, l'écran noir. Ne comprenant
pas pourquoi celle-ci a investi le clic-clac, elle jette un coup d'œil dans la chambre à coucher. Il est recouvert de photos et de feuilles, pour certaines froissées, manuscrites...
probablement des lettres. Revenue dans le salon elle balaie la pièce du regard, et conclue : « Eh bah...
- Et encore tu as de la chance j'ai ouvert la fenêtre rien que pour toi. C'est moins pire que ça aurait dû, interrompt la masse entortillée dans sa
couette.
- En effet, qu'elle chance ! répond Blandine estomaquée, mais amusée par la réplique. Bon tu me connais Elise, je ne vais pas vouloir te
laisser comme ça, surtout que de toute évidence tu n'es pas malade du tout, en tout cas tu n'as aucun virus, mais tu risques d'attraper des microbes si tu laisses l'état de ton appartement
s'empirer.
Blandine ouvre donc les volets et fenêtres restants, et s'assoit auprès d'Elise.
Tu sais ce qui m'étonne le plus c'est de voir ton ordinateur par terre, à mon avis, il n'y est pas arrivé tout seul... Et ces photos, et ces lettres je suppose, sur ton lit... »
Elise se retourne alors et émerge un peu de la couette pour regarder son coach improvisé. La joue toute gonflée, elle mâche, le menton tremblant, les larmes aux yeux. Blandine l'observe et
aperçoit sous la couette une boite de chocolats très entamée, presque terminée.
« Oui donc là c'est bon, c'est sûr, j'en conclu que c'est ton cœur qui est malade. Chagrin d'amour. Raconte.
- Cet idiot là, qui m'avait promis au lycée qu'il reviendrait me voir alors qu'il partait pour New York à cause de ses parents qui voulaient faire
fortune là-bas... On a dû rompre à cause de la distance. C'était mon premier amour. Eh bien il est revenu il y a deux mois. Il m'a à nouveau fait chavirer le cœur. On a passé soixante et un jours
passionnels, et là, il y a une semaine, après m'avoir dit et répété je t'aime, je t'ai toujours aimé, je serai toujours là pour toi, je ne te laisserai plus jamais, il m'envoie un mail, me disant
que nous deux c'était magnifique quand nous étions jeunes, que c'était formidable ces deux mois là, mais que ça ne peut pas continuer parce qu'il a mis enceinte une femme et qu'il doit assumer,
narre Elise ravalant ses sanglots à chaque phrase. C'est un pauvre con ! Un gros connard ! Et je l'aime. Je suis une pauvre conne !...
- ...Non, non tu n'es pas tout ça. Lui je ne dis pas. Mais toi tu n'as rien à te reprocher.
- J'en ai marre, c'est toujours pareil. Ils ont l'air bien au départ, gentils, adorables, présents, attentionnés. Ils te disent je t'aime sur tous
les tons...et puis un jour, tu ne sais pas pourquoi ils te claquent entre les doigts, ils s'envolent. Je suis trop nulle. J'ai pas de situation. J'ai que ce boulot qui me fait tenir debout mais
qui, soyons franches, ne permet pas de s'épanouir, ou de s'offrir tout ce qu'on désire. Sinon je m'achèterais bien un mari muet pour ne pas entendre son baratin, et un gosse qui me regarderait
avec des yeux brillants. Je suis nulle, je suis trop nulle.
Blandine ayant toujours détesté entendre ce genre de discours, interdisant toujours ses amis de se rabaisser, décide de prendre un ton autoritaire pour secouer son amie.
- Ah non Elise, je ne veux pas t'entendre dire des choses pareilles ! Je parle de la partie où tu te juges. C'est faux ! Tu es quelqu'un
de très bien. Tu es jeune, tu as encore le temps de fonder une famille. Ce qu'il te faut avant tout c'est quelqu'un capable de voir qu'elle merveilleuse personne tu es, et de profiter d'une vie
de couple au maximum avant de procréer. Profite, profite ! Et regarde c'est ce que tu as fait avec ton premier amour. Même si vos retrouvailles n'ont pas duré. Tu as profité avec tous ceux
qui ont succombé à ton charme. C'est très bien.
- Mais moi je veux profiter d'un seul, du même, longtemps... Pourquoi j'ai pas cette chance moi, pourquoi toutes les autres l'ont ?
- Tu vas l'avoir cette chance. La roue tourne. La roue tourne toujours, tu verras. Tiens d'ailleurs ça me fait penser que j'ai quelque chose à te
donner. »
Blandine ressort son téléphone, attrape un stylo et un bout de papier sur lequel elle note un numéro. Elle le tend à sa voisine.
- Qu'est-ce que c'est ? C'est à qui ça ? Le numéro d'un psy ?
- Mais non, c'est moi ta psy. Tu te souviens de l'homme à la contravention qu'on a rencontré dans l'ascenseur qui est tombé en panne au moment où
on était dedans. Eh bien j'ai revu cet homme dans l'immeuble. Il est divorcé, il a deux enfants. Et quand on s'est revu il m'a parlé de toi, on a discuté, et de fil en aiguille il m'a demandé de
te donner son numéro. Tu vois la roue tourne. Il a envie de stabilité, précise la coach-psy-entremetteuse.
- Pas possible...
- Eh si, en plus il n'est pas mal du tout, avec ses yeux noirs, son sourire ravageur, et une carrure, oh et des fesses...
- Ca va oui, interrompt Elise, c'est le mien !
- Ah bah voilà, tu es guérie, tu réagis, tu réagis très bien d'ailleurs. Bon maintenant tu vas faire un tour à la salle de bain que tu me montres à
quoi ressemble une femmes habillée en femme.
- Il y a une glace dans l'entrée si tu veux voir, réplique Elise.
- C'est toi que je veux voir habillée comme tel, moi je sais que je le suis, tu penses. J'ai bien vérifié que tout était en place pour me faire un
superbe décolleté. Et dépêche toi, après tu me feras un briefing sur la traduction, que je puisse rentrer à la maison d'édition et informer Bigtoss de la situation. »
Une fois Elise sous l'eau chaude et purifiante de la douche, Blandine prend un sac poubelle et y fait disparaître un maximum de déchets. Le point fait sur l'œuvre de l'ermite, elle colle un
baiser sonore sur chaque joue de sa coéquipière de nouveau belle et fraîche après lui avoir fait promettre d'appeler l'homme à la contravention. Elle reprend le tramway qui commence à être
plein, puisque c'est le début de la débauche. Elle finit par décider d'en sortir plus tôt pour échapper à cette foule et profiter des rayons du soleil printaniers. Fière d'avoir réussi à secouer
les puces d'Elise, de lui avoir redonné espoir, et de savoir où elles en sont dans leur travail, un sourire de satisfaction se dessine sur son visage. A quelques mètres de
Write&Love, elle aperçoit Héloïse qui s'en va, note qu'elle termine plus tôt qu'elle ne le devrait, et l'observe rejoindre son vélo. La plantureuse blonde fait quelques tours
de pédale, longe la façade de l'immeuble, le long de la façade perpendiculaire à celle-ci un homme, lui aussi à vélo, arrive de bonne allure. Blandine devine la future collision et prend son
inspiration, ses lèvres articulent quelque chose. Aucun son. Sauf celui de deux vélos qui se percutent. Et les cris d'Héloïse. Et les excuses de l'homme (pas très beau). Blandine sous le choc,
mais elle ne sait pas trop lequel, celui du spectacle ou de son absence de voix, s'approche et demande si sa concurrente va bien. Altruiste, quand même cette Blandine ! La rivale, le
pantalon râpé, un talon cassé, les paumes et le menton égratignés lui montre sa roue, tordue : « Mais non, je ne vais pas pouvoir rentrer avec une roue comme ça, et j'ai mal partout.
- Mais si, regarde, fait Blandine en actionnant la roue, ta roue tourne, la roue tourne toujours. »
CR Papillonne